CHAPITRE VINGT-HUIT

«… et nous en avons à peu près fini avec l’aspect local de l’affaire, conclut Joachim Alquezar en regardant dame Estelle Matsuko, baronne de Méduse, assise en sa compagnie à la table de conférence. Je ne suis pas entièrement satisfait de la situation en Marianne mais je pense que c’est une tempête dans un verre d’eau. Un membre du gouvernement planétaire ayant une trop haute opinion de ce qui lui est dû a le sentiment de s’être fait marcher sur les pieds, et il râle comme un pou. On ne le laissera pas faire assez longtemps pour que ça devienne un vrai problème, mais le même genre de truc risque de se produire ailleurs avant que tout ne soit terminé, j’en ai peur. Il ne serait donc pas inutile que Samiha envoie quelqu’un de son ministère pour remonter les bretelles des collègues de l’individu, juste pour s’assurer qu’ils lui marchent dessus assez fort. »

Alquezar, Méduse était heureuse de le constater, ne montrait pour l’heure aucune tendance à acquérir ce sens de leur propre importance et cette exigence de formalisme qu’elle avait vus chez trop de chefs politiques au fil des décennies. Bien sûr, il avait tout le temps de changer, supposa-t-elle en s’interdisant d’entretenir trop d’espoir.

Après tout, les pessimistes n’ont que de bonnes surprises. Je dois toutefois dire qu’il risque bien moins de virer à l’arrogance que certains politiciens de chez nous ! Que beaucoup de politiciens de chez nous, en fait… ou que ne l’aimerait ce sale petit con de Van Scheldt, d’ailleurs.

Elle se demanda – encore – pourquoi le Premier ministre ne virait pas purement et simplement Van Scheldt. Ce dernier était sans doute efficace, mais c’était le seul membre du gouvernement Alquezar qu’elle supposait capable de coups de couteau dans le dos.

« Comme vous dites, monsieur le Premier ministre, répondit-elle, il s’agit d’une question interne au Quadrant de Talbot. Ça ne relève pas de mon autorité en tant que gouverneur impérial, à moins que la situation ne s’envenime assez pour que je doive intervenir et écrabouiller quelqu’un. Jusqu’ici, j’ai l’impression que c’est loin d’avoir atteint ce niveau-là. Vous êtes d’accord, madame le ministre ?

— Oh, tout à fait, madame le gouverneur, répondit Samiha Lababibi, souriante. Joaquim a parfaitement raison sur les faits, sauf que, dans le cas présent, je suis à peu près sûre que le râleur n’est pas un homme. J’ai une assez bonne idée de son identité, en fait, et, si j’ai raison, c’est une femme. Le problème n’est pas vraiment non plus qu’on lui a marché sur les pieds mais qu’elle espérait avoir de meilleures occasions de se remplir les poches grâce au programme d’investissement. » Elle secoua la tête. « Je crains qu’un certain nombre de gens n’aient encore un peu de mal à comprendre que les affaires ne vont pas continuer comme avant. Comme dit Joachim, ce n’est pas la dernière fois qu’une histoire pareille aura lieu. Je vois déjà quelques personnes ici même, en notre beau monde de Fuseau – et pas des visiteurs, je le crains –, qui raisonnent de la même manière et qui pourraient être assez bêtes pour tenter un coup similaire. »

Ça aussi, c’est assez remarquable, songea Méduse avec une profonde satisfaction. À l’époque de l’Assemblée constituante, il ne serait jamais venu à l’idée de Lababibi de parler comme ça. Sans être délibérément corrompue, elle faisait depuis toujours partie des couches supérieures du milieu politico-économique de Fuseau, isolée de la réalité du commun des mortels. Elle pouvait sympathiser intellectuellement avec un Krietzmann mais pas vraiment comprendre d’où il venait, car c’était par trop étranger à son expérience. Je me demandais si la plonger au cœur de la politique fiscale de l’Empire stellaire en faisant d’elle la trésorière du Quadrant ferait bouger sa confortable perception de l’univers. J’ai toujours su, au moins, qu’elle était assez intelligente pour cela, mais intelligence n’est pas forcément synonyme de sagesse, et je suis heureuse de constater qu’au moins dans ce cas ça a l’air de fonctionner.

« En l’occurrence, toutefois, continua Lababibi, heureusement inconsciente de ces pensées, je pense pouvoir… raisonner la coupable. Si je lui fais remarquer, en tant que ministre des Finances du Quadrant, que les crédits d’investissement sont réservés aux particuliers et que tant le gouvernement Alquezar que Sa Majesté considéreraient avec… un profond déplaisir, dirons-nous, toute tentative des gouvernements locaux pour s’y opposer, je pense qu’elle recevra le message.

— Bien. » Méduse sourit puis devint un peu plus sérieuse. « Comme je le disais, il me semble s’agir d’une question interne au Quadrant et vous avez raison, Samiha. Ce programme de crédit est offert aux particuliers, les gouvernements n’ont pas à le contrôler, ni même à s’y immiscer. Je vous conseille toutefois de faire passer votre message d’une manière disant clairement que mes services et moi-même sommes au courant. Faites de moi une présence inquiétante dans le décor mais ne m’utilisez pas comme un gourdin explicite. Que ces gens tirent les conclusions qu’ils veulent, mais il ne m’appartient d’intervenir dans une question comme celle-ci que si Joachim ou vous me le demandez. Qui plus est, je veux que tout le monde sache que je suis au courant mais que le gouvernement du Quadrant, adulte, est capable de prendre ses propres décisions et de procéder aux pressions qu’il estime requises. »

Lababibi hocha la tête et Méduse l’imita, avec une autre pointe de satisfaction devant la manière dont l’ex-présidente de Fuseau gérait les questions financières du Quadrant. Et, cette fois, pas seulement à cause de son rejet d’une attitude figée quant aux privilèges oligarchiques. Qu’elle fût consciente du besoin de trouver l’équilibre adéquat entre les décisions, le choix de la politique et son application au niveau local, d’une part, et l’autorité impériale d’autre part, cela faisait, selon la baronne, un autre acquis de grande valeur.

La situation, bien sûr, évoquait encore un monstre à deux têtes pour tous les gens concernés. D’après la nouvelle Constitution, Alquezar, en tant que Premier ministre, était le chef du gouvernement. Cela leur donnait, à lui et au Quadrant, un large degré d’autonomie… et les responsabilités qui allaient avec. Toutefois, le Talbot tout entier avait l’obligation de s’accorder aux politiques de l’Empire stellaire de Manticore, pour l’heure représentées et énoncées par une certaine baronne de Méduse. Bien qu’elle ne pût annuler des manœuvres spécifiques ou des décisions législatives locales, dame Estelle avait toute autorité – et droit de veto – lorsqu’il était question d’insérer souplement ces décisions ou ces lois sur les rails impériaux, dans les domaines où l’autorité de l’impératrice était essentielle. En dépit des articles et sections bien définis de la Constitution du Quadrant, leur application demeurait un travail en chantier et ce n’était pas près de changer. Il faudrait à tout le monde un long moment pour déterminer avec exactitude où se situaient les limites des diverses autorités et responsabilités. Jusqu’ici, cependant, les évolutions paraissaient prendre la bonne direction. À tout le moins, tous les membres du gouvernement semblaient-ils décidés à ce qu’il en allât ainsi.

Le programme de crédit d’investissements et la manière dont l’abordait le cabinet d’Alquezar en étaient, selon Méduse, une bonne preuve.

L’impératrice Élisabeth avait décrété, bien avant que l’Assemblée constituante n’eût enfin voté la Constitution du Quadrant, que ses nouveaux sujets ne seraient pas les victimes financières des anciens. Cependant, il était impératif – pour bien des raisons – de pousser aussi vite et aussi fort que possible les investissements au sein de l’amas de Talbot. Cet ensemble de mondes abritait beaucoup d’habitants, beaucoup de systèmes stellaires, mais sa technologie gravement arriérée devait être mise à jour d’urgence, et il était difficile de trouver des capitaux localement. Élisabeth et le Premier ministre Grandville avaient donc décidé que, durant ses dix premières années T d’existence, toute nouvelle entreprise du cru bénéficierait d’une réduction de charges égale au pourcentage de ses actions détenu par des citoyens du Quadrant. Cette réduction diminuerait ensuite de cinq pour cent par an pendant dix ans de plus, avant d’être supprimée lors de la vingt et unième année. Voilà qui donnait une formidable motivation aux investisseurs du Vieux Royaume stellaire pour chercher des partenaires locaux, et tout ce dont devait s’occuper le gouvernement, c’était de noter les proportions d’actionnaires talbotiens et d’administrer les réductions de charges. Il n’avait aucun rôle à jouer dans la création des partenariats.

Certains oligarques semblaient incapables (ou peu soucieux) de comprendre ce point. Ils pensaient contrôler les nouvelles entreprises comme ils dominaient les structures financières de l’amas de Talbot avant l’annexion. Les plus intelligents avaient en revanche saisi très tôt que d’énormes changements étaient en marche et qu’ils avaient intérêt à accepter l’idée que des éléments de leur population naguère insignifiants sur les marchés financiers locaux dussent bientôt se révéler fort séduisants pour les investisseurs manticoriens.

C’était d’ailleurs tout juste ce qui était en train de se produire, à la satisfaction d’Élisabeth Winton. Bien des investisseurs du Royaume stellaire permettaient à leurs partenaires du Quadrant de financer leur part des actions sous la forme d’un pourcentage du crédit de charges, ce qui réduisait énormément le capital de départ requis des Talbotiens. Voilà qui autorisait des individus nullement sortis des rangs des oligarques traditionnels à devenir des joueurs importants, et qui ne tarderait pas à élargir et à renforcer l’économie globale du Quadrant tout en diminuant sérieusement le contrôle qu’exerçait sur elle la « vieille garde ». Joaquim Alquezar, son cabinet et son Parti de l’union constitutionnelle (qui détenait une majorité de plus de dix-huit pour cent au Parlement du Quadrant) le comprenaient et travaillaient dur à favoriser le processus.

Ce qui ramenait Méduse à la situation sur Marianne. Apparemment, un des oligarques locaux – et, comme Lababibi, Méduse pensait deviner de qui il s’agissait exactement – estimait devoir toucher une « commission » pour servir d’intermédiaire dans la création de partenariats entre investisseurs manticoriens et talbotiens. Des mots tels qu’extorsion, corruption et pots-de-vin venaient à l’esprit de Méduse dès qu’elle y songeait, et elle espérait presque que la coupable se montrerait moins sensible à la raison que ne le pensaient Alquezar et Lababibi. Elle ne se rappelait pas exactement qui, sur la Vieille Terre, s’était déclaré partisan de fusiller quelques individus « pour encourager les autres » mais, dans ce cas précis, Estelle Matsuko était prête à fournir elle-même les munitions.

Figurativement parlant, bien sûr.

« Bon, reprit Alquezar, dont le regard fit le tour de la table de conférence, quelqu’un voit-il autre chose dont nous devions nous occuper avant de clôturer la séance ? »

Encore un signe de jeunesse, songea la baronne. Il ne faudrait pas très longtemps, elle en était sûre, avant que des ordres du jour figés ne deviennent la règle de ces réunions. Pour l’instant, les débats étaient toutefois remarquablement – et heureusement – flexibles. Le Premier ministre se tourna vers elle lorsqu’elle se racla la gorge.

« Il est une question que l’amiral Khumalo m’a dit vouloir porter à votre connaissance, dit-elle. Excusez-moi de n’en avoir parlé à personne avant la présente réunion, mais le messager est arrivé quelques heures à peine avant que nous ne commencions, et il a fallu un peu de temps à l’amiral pour digérer le contenu de ses dépêches et le partager avec moi.

— Pas de problème, madame le gouverneur. » Alquezar ne durcit pas la voix mais il avait à l’évidence perçu l’accent officiel de la baronne, et il haussa légèrement un sourcil à son attention, avant de se tourner vers l’officier assis à sa droite. « Amiral ?

— Merci, monsieur le Premier ministre. » Le timbre d’Augustus Khumalo était considérablement plus profond que celui de son interlocuteur. Il adressa à ce dernier un signe de tête poli puis se tourna légèrement pour englober du regard toute la table de conférence. « Ce dont parle la baronne de Méduse, c’est d’un message du capitaine Denton, le commandant du contre-torpilleur Reprise.

— Le Reprise ? » répéta Henri Krietzmann, pensif. Puis son regard s’alluma. « C’est le bâtiment qui garde le système de Péquod, n’est-ce pas, amiral ?

— Tout à fait, monsieur le ministre, acquiesça Khumalo.

— Et le sujet de ce message ? demanda Alquezar, les yeux plissés.

— Apparemment, il y a des frictions avec les vaisseaux marchands de Nouvelle-Toscane. »

Khumalo semblait peser ses mots, observa Alquezar.

« Quel genre de frictions ? demanda-t-il.

— C’est ce qui est bizarre, monsieur. Nous n’avons reçu aucune communication officielle à ce sujet en dehors du rapport de Denton, lequel est toutefois d’une lecture intéressante. Il semble qu’il y ait plus de circulation néo-toscane en Péquod ces derniers temps qu’il n’y en a jamais eu avant l’annexion. D’une certaine manière, ce n’est guère surprenant, compte tenu de la relative proximité des deux systèmes. Même un cargo peut aller de l’un à l’autre en moins d’une semaine T, après tout. Cela dit, nous savons tous que Péquod est loin de représenter ce qu’on appelle un grand centre d’activité commerciale : la plupart des transports qui y circulent sont depuis longtemps dominés par l’UCR. »

Alquezar hocha la tête. Son propre système stellaire, San Miguel, situé à moins de cent trente années-lumière de la Nouvelle-Toscane, avait été le premier à rejoindre l’Union commerciale de Rembrandt – dont le Premier ministre et sa famille contrôlaient d’ailleurs douze pour cent des parts. Si quelqu’un maîtrisait les réalités du commerce et des transports interstellaires au sein de l’amas de Talbot, c’était bien Joachim Alquezar.

« Je sais que les relations politiques et financières qui sont en train de se créer auront pour résultat une reconfiguration radicale des flux de transport, surtout compte tenu de la circulation supplémentaire attirée au terminus de Lynx, continua Khumalo. Il est donc sûrement logique que les commandants de vaisseaux locaux prospectent. Il n’y a sans doute pas encore beaucoup de cargaisons locales qui cherchent un transporteur mais il peut y en avoir quelques-unes, et établir des contacts pour l’avenir est devenu bien plus important qu’autrefois.

» Malgré cela, il semble qu’on voie plus de vaisseaux néo-toscans en Péquod que ne le justifie la situation. Je ne m’en inquiéterais pas – je doute d’ailleurs qu’un membre quelconque de mon état-major s’en soit seulement aperçu – sans le rapport du capitaine Denton sur la manière dont se conduisent les officiers de certains de ces vaisseaux.

— Quelle manière, amiral ? demanda Bernardus Van Dort, une lueur d’intérêt dans ses yeux bleus.

— Ils paraissent exceptionnellement… susceptibles. Ils se vexent très vite. Pire, selon le capitaine Denton, ils cherchent activement des raisons de se vexer. Quitte à les fabriquer.

— Permettez-moi une petite interruption avant que l’amiral n’aille plus loin », intervint Méduse. Comme tout le monde se tournait vers elle, elle eut un sourire dépourvu d’humour. « Il va sûrement venir à l’idée de beaucoup d’entre vous que Denton nous envoie ces observations parce qu’il s’est débrouillé pour donner aux Néo-Toscans des raisons légitimes de se vexer. Ni l’amiral ni moi ne pensons que ce soit le cas. Toutefois, je ne puis prétendre connaître personnellement cet officier. Je crois lui avoir été présentée au moins une fois, peu après que le Reprise a été placé sous les ordres de l’amiral Khumalo, mais, en vérité, je ne me le rappelle pas très bien. J’ai cependant compulsé son dossier personnel depuis qu’on m’a fait part de sa dépêche. D’après ses états de service, il ne me semble pas homme à chercher querelle à des officiers de vaisseaux marchands pour le plaisir. Et il ne me semble certainement pas homme à tenter d’insinuer que les Néo-Toscans sont hypersensibles pour se garder de toute plainte raisonnable qu’ils pourraient déposer en raison de ses propres activités.

— Madame le gouverneur a raison, gronda Khumalo. Je connais bien sûr Denton mieux qu’elle, et je ne l’ai pas affecté en Péquod pour sa bêtise. Il ne marcherait sur les pieds de personne et, même s’il était tenté de se couvrir pour une raison quelconque, il saurait que tout rapport trompeur serait fatalement décrypté un jour et finirait par rendre sa position encore plus inconfortable. En d’autres termes, je ne crois pas qu’il merderait ni qu’il serait assez idiot pour se croire capable de le dissimuler si jamais il merdait.

— Si le gouverneur et vous-mêmes êtes d’accord, je suis tout prêt à accepter votre jugement, dit Van Dort. Pourquoi le capitaine Denton croit-il que les Néo-Toscans agissent ainsi ?

— A-t-il une explication à leur « susceptibilité », comme dit l’amiral ? précisa Méduse. La réponse est non. Mais en a-t-il des preuves, oui, et une certaine quantité, Bernardus. »

L’expression du Rembrandtais était une question muette. La baronne encouragea Khumalo d’un petit geste.

« L’attention du capitaine a été attirée vers cette question par le rapport d’un de ses officiers, reprit le vice-amiral. Après l’avoir comparé au récit de ses autres subordonnés ayant conduit des inspections douanières et, plus généralement, aidé les forces locales de Péquod à gérer l’accroissement du trafic, il s’est rendu compte que beaucoup d’entre eux avaient connu des expériences similaires, quoique la plupart ne les aient pas rapportées sur le moment.

— Et les douaniers de Péquod ? demanda Alquezar, concentré. Ont-ils fait des rapports du même type ?

— Non, monsieur le Premier ministre, répondit Khumalo, sur un ton prouvant qu’il reconnaissait la pertinence de la question. En fait, Denton s’en est spécifiquement enquis auprès de ses homologues de Péquod avant d’envoyer sa dépêche en Fuseau. Ils ont confirmé que la circulation néo-toscane avait très significativement augmenté durant les semaines T ayant précédé l’envoi du message. Aucun, toutefois, n’a rencontré la même susceptibilité. » Comme Alquezar acquiesçait, soucieux, il continua : « D’après l’enquête de Denton, presque tous les bâtiments néo-toscans abordés par son personnel durant les dix jours locaux ayant précédé sa dépêche ont fait preuve du même genre de comportement. Les officiers en étaient agressifs, semblaient très soupçonneux des mobiles de notre personnel, coopéraient avec autant de mauvaise volonté que possible devant les requêtes de documentation et d’inspection, et paraissaient dans l’ensemble chercher délibérément un incident avec le personnel spatial. En outre, Denton soupçonne qu’en plusieurs cas ils avaient activé des systèmes de surveillance pour tout enregistrer.

» Du fait de ces soupçons, il s’est arrangé pour enregistrer lui-même discrètement plusieurs visites d’inspection. Je n’ai bien sûr pas encore eu le temps de visionner ces documents dans leur intégralité. J’ai toutefois regardé les extraits choisis qu’il a inclus dans son rapport officiel. À l’heure où je vous parle, le capitaine Chandler et le capitaine Shoupe épluchent le reste, mais je ne pense pas que les résultats de cet examen changeront mon impression, à savoir que Denton a bien résumé la situation. Il fait peu de doute dans mon esprit que les Néo-Toscans, quelles que soient leurs raisons, bousculent délibérément notre personnel – et surtout notre personnel militaire – dans le but évident de provoquer un incident quelconque.

— Pardonnez-moi, amiral, intervint Lababibi, mais si cela ne se produisait que depuis moins de deux semaines T avant que le capitaine n’en ait connaissance, combien de ces visites ont-elles pu avoir lieu ? Je ne discute pas vos observations, je me demande seulement sur quelle base nous tirons des conclusions.

— Justement, madame le ministre… (visiblement, Khumalo n’était pas vexé de la question) c’est en partie la raison pour laquelle j’estime que le capitaine Denton a mis le doigt sur un point important. Durant les dix jours locaux ayant précédé l’envoi de sa dépêche, six vaisseaux marchands immatriculés en Nouvelle-Toscane ont visité Péquod.

— Six ? s’exclama Bernardus Van Dort en se redressant tout droit sur son siège.

— Est-ce un chiffre significatif, Bernardus ? demanda Lababibi en considérant son collègue, tandis que l’amiral hochait la tête.

— On peut le dire, Samiha, répondit le Rembrandtais avec un grognement dur. Je sais que nous n’avons pas encore pris la mesure de tous les systèmes stellaires du Quadrant mais, croyez-moi, Péquod n’a rien de commun avec Fuseau. En tant que ministre des Finances, vous savez sûrement qu’il n’est pas aussi pauvre que Nuncio, mais il l’est très, très nettement plus que Fuseau. En fait, si Henri veut bien me pardonner la comparaison, Péquod est sans doute aussi pauvre que l’était Dresde il y a trente ou quarante ans T. »

Lababibi acquiesça lentement sans le quitter des yeux. Si Joachim Alquezar était familier des fonctionnements internes de l’Union commerciale de Rembrandt, Bernardus Van Dort avait presque à lui seul créé l’Union. Elle estimait depuis le début qu’il eût fait un bien meilleur ministre des Finances qu’elle, puisque nul dans la Galaxie ne connaissait mieux les réalités économiques du Talbot. Malheureusement, c’était toujours une figure trop controversée à bien des yeux pour qu’on lui confiât ce poste-là au gouvernement. Et, elle l’admettait, non sans raison. Elle-même lui faisait une confiance absolue mais l’UCR avait été trop impopulaire auprès de trop d’habitants de l’amas pendant bien trop longtemps pour que Bernardus Van Dort fût accepté comme premier fonctionnaire des finances du Quadrant.

« Ce que vous ne saisissez peut-être pas – encore – tout à fait, c’est ce que cela signifie en termes de commerce interstellaire, toutefois, continua Van Dort. Il me faudrait vérifier auprès de nos archives centrales en Rembrandt pour l’affirmer, mais je serais surpris que Péquod ait accueilli plus de deux cargos par mois T avant la découverte du terminus de Lynx. En outre, si vous regardez une carte spatiale, vous vous rendez compte que le système est loin d’être à proximité de Lynx. Il va y avoir une augmentation générale du nombre de vaisseaux sortant du terminus et cherchant des cargaisons à transporter, Péquod en profitera sans doute un peu, mais six bâtiments venus d’un même système stellaire en moins de deux semaines T ? » Il secoua la tête. « Aucune chance. D’ailleurs, la flotte marchande néo-toscane n’est pas énorme. Six cargos hypercapables en représentent un bon pourcentage, d’autant qu’à peu près les deux tiers du total sont immatriculés ailleurs pour des raisons de taxes. Voilà pourquoi le fait que l’amiral ait mentionné des vaisseaux immatriculés en Nouvelle-Toscane est significatif : il n’en existe qu’une assez petite poignée. Je ne vois aucune raison commerciale valable qui pourrait en envoyer autant dans un système comme Péquod en si peu de temps.

— Ça ne me plaît pas du tout, marmonna Henri Krietzmann.

— Rien de ce qui sort de Nouvelle-Toscane ne vous plaît, Henri », fit Lababibi, un peu aigre. Puis elle secoua la tête. « Cela dit, dans le cas présent, je suis obligée de vous approuver. Quoique je ne trouve pas la moindre explication à ce phénomène.

— Moi non plus, dit la baronne de Méduse. Je crois toutefois qu’étant donné la… friction entre le gouvernement néo-toscan et le Quadrant depuis le retrait de la Nouvelle-Toscane de l’Assemblée constituante, nous devons aborder cette situation avec prudence.

— Je ne puis qu’approuver ça aussi, madame le gouverneur, dit Lababibi, soucieuse. Ils demandent toujours une distribution « plus équitable » des investissements manticoriens dans la région, et certains membres de leur délégation n’ont pas caché qu’au moins en leur nom personnel ils considèrent que nous y refuser constitue de notre part une mesure de représailles économiques, en raison de leur refus de ratifier la Constitution et de devenir membres de l’Empire stellaire.

— Vous voulez dire que ces déclarations et les vaisseaux marchands apparus miraculeusement en Péquod font partie d’un plan officiellement concerté ? demanda Alquezar, qui paraissait encore plus soucieux qu’elle.

— Je n’en sais rien, admit-elle en haussant les épaules, mais c’est une conclusion très tentante. Pour être franche, cela dit, c’est au moins en partie parce que je hais la Nouvelle-Toscane à titre personnel. J’ai presque envie qu’elle prépare quelque chose.

Pourtant, la chronologie des événements me semble désigner la direction inverse. Si les Néo-Toscans devaient exécuter un plan concerté, comme vous dites, Joachim, pourquoi attendre si longtemps avant d’envoyer des vaisseaux en Péquod ? Leur délégation réside en Fuseau depuis l’Assemblée constituante, et elle s’est plainte dès le début de nos efforts « injustes » pour restreindre les investissements manticoriens en Nouvelle-Toscane. » Elle se tourna vers Khumalo. « Combien de temps faut-il à un messager pour aller de Péquod en Fuseau, amiral ?

— Tout juste dix-sept jours, madame le ministre.

— Si nous prenons en compte ce délai et admettons que les apparitions des vaisseaux marchands en Péquod ne dataient que d’une dizaine de jours avant que le capitaine Denton n’envoie son rapport, cela fait encore moins d’un mois T, fit remarquer Lababibi. Or il y a plus de six mois T que la constitution a été votée, et quasiment cinq que le Parlement et Sa Majesté l’ont ratifiée. Alors pourquoi attendre si longtemps puis envoyer tant de vaisseaux en si peu de temps que cela crée un tel pic ?

— Vous avez raison, acquiesça Alquezar. S’il s’agissait d’un plan concerté, ils auraient fait passer plus tôt des bâtiments par Péquod, non ? Et d’une manière qui n’aurait pas été évidente au premier regard ?

— Peut-être pas, dit Van Dort, pensif. Sans avoir une meilleure idée de ce qu’ils préparent – ou pourraient préparer –, nous ne disposons pas d’une base solide pour évaluer leurs desseins. Et, franchement, à ce stade, je ne vois pas ce qu’ils ont à espérer. À part mettre l’Empire stellaire en colère, bien sûr, ce qui reviendrait à se créer délibérément de gros ennuis.

— Je suis bien d’accord, dit Méduse. Voilà pourquoi je voulais porter cela à l’attention du gouvernement du Quadrant. Quand je ne comprends pas les motivations de quelqu’un dont je sais qu’il ne m’aime pas tellement, ça me rend nerveuse.

— Moi aussi, appuya Alquezar.

— Tant que nous sommes tous nerveux, intervint Henri Krietzmann, réfléchissez au point suivant : j’approuve l’analyse de Samiha selon laquelle, à l’origine, les plaintes des délégués commerciaux de Nouvelle-Toscane ne s’inscrivaient pas dans une stratégie cohérente. Du moins pas directement liée à ce qui se passe en Péquod. Mais que ç’ait été le cas à l’époque ne signifie pas que ça l’est encore. Ni que quiconque tire les ficelles n’a pas choisi d’incorporer dans une stratégie nouvelle ce qui était au départ une situation distincte. Je sais que la Nouvelle-Toscane n’est qu’un système unique, qui ne se trouve en aucun cas dans la même catégorie que l’Empire stellaire – ni même que le Royaume stellaire. D’ailleurs, c’est un si petit poisson qu’il devrait craindre de fâcher ne serait-ce que le Quadrant, s’il était raisonnable. Je sais que j’ai tendance à chercher jusque sous les lits des complots ourdis par Andrieaux Yvernau et ses pareils, je l’admets et – sans vouloir vexer personne autour de cette table – je pense que les expériences connues par Dresde avec des gens comme lui justifient cette tendance. Dans le cas présent, cela dit, je ne crois pas que ma paranoïa de prolétaire soit en cause. Je crois que ces fumiers mijotent vraiment un sale coup et, autant que je les déteste, je ne les estime pas assez bêtes pour pisser dans notre soupe juste parce qu’ils ne nous aiment pas. S’ils préparent bel et bien quelque chose, ils ont une bonne raison pour ça et, vu la situation générale après la bataille de Monica et le fait que le processus d’intégration du Quadrant dans l’Empire stellaire commence tout juste, je pense qu’on a sacrément intérêt à découvrir de quoi il s’agit. »

L'univers d'Honor Harrington - L'Ennemi dans l'Ombre T02
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